II/ 1914-1940 : la Première Guerre mondiale, rupture et continuité
Le travail pendant la guerre
Dans la mentalité de la Belle Époque, une femme doit rester chez elle pour s’occuper de son foyer, et il est très mal vu de travailler. On dit même que le travail pervertit l’appareil reproducteur féminin, qu’il présente un risque de corruption au plan moral, et qu’il écarte les femmes de leurs tâches domestiques tout en les rendant incapables d’élever des enfants en bonne santé.
Le mode de vie bourgeois est la consécration de cet idéal. La bourgeoise ne travaille pas - sauf rares exceptions qui s‘attirent alors une forte réprobation. Elle peut même avoir à son service un ou plusieurs domestiques. La femme de la bourgeoisie est donc oisive. Peut-être pour donner un sens à sa vie, de nombreux codes de bonne conduite règlent sa journée, ses tâches et ses occupations. Elle doit se lever de bonne heure pour superviser le travail des domestiques, s’il y en a, ou pour s’occuper de ses enfants, de son mari et de sa maisonnée. La matinée est consacrée à ces différentes tâches, ou encore à des œuvres caritatives. L’après-midi sert à entretenir des relations. Les dames se rendent chez leurs connaissances, ou les reçoivent lorsque vient leur « jour » hebdomadaire.
Pourtant, un tiers de la population active est féminine.
Dans les milieux ouvriers, les femmes travaillent généralement jusqu’à leur mariage ou jusqu’à l’arrivée du premier enfant. Par la suite, elles cessent généralement. Mais leur activité est essentielle : elles sont chargées de s’occuper des enfants en bas âge, de se procurer de la nourriture, des vêtements. Souvent, elles travaillent chez elles, comme couturière par exemple. Pour des salaires de misère, elles s’usent les yeux et la santé jusqu’à 14 heures par jour. En 1911, elles représentent 38% du monde ouvrier, en particulier dans les industries du textile et de l’habillement, que ce soit en tant que travailleuses à domicile, en atelier ou en usine, mais elles sont pratiquement absentes des syndicats.
Les emplois de type artisanal sont nombreux : plumassière, modiste, corsetière ou encore couturière. Ces emplois sont mieux rémunérés que ceux cités précédemment et les conditions un peu moins difficiles, mais ils restent marginaux.
Les femmes ont également accès à des métiers demandant une certaine qualification : elles sont sages-femmes ou infirmières, vendeuses. Plus instruites elles sont institutrices, secrétaires, assistantes sociales ou demoiselles des Postes ou du téléphone, avec le privilège d’un salaire fixe mais aucune possibilité d’avancement.
La domesticité est une des sources principales du travail féminin. En 1901 les domestiques de sexe féminin étaient environ 783 000 pour 170 300 hommes. Elles sont nourries, hébergées et bénéficient en principe d’une sécurité plus grande que les ouvrières, mais elles sont souvent attachées leur vie durant, jour et nuit, à la famille aisée qui les emploie, ce qui les voue à une vie de solitude forcée et souvent au célibat si elles ne veulent pas perdre leur place.
Dans l’ensemble, les femmes qui fournissent un travail rémunéré ne sont qu’une petite minorité, et leurs salaires sont relativement peu élevés. Mais la majorité du travail féminin n’est pas salarié, aussi est-il plus difficile à mesurer.
Malgré l’exode rural, deux tiers de la population est restée rurale, aussi beaucoup de femmes sont-elles paysannes. Leur situation est comparable à de l‘esclavage. A peine mieux considérées que des bêtes de somme, elles s’occupent des enfants, de la maison, des bêtes, du linge, de coudre les vêtements et de cultiver le potager. Ce sont également elles qui vont vendre les produits de la ferme, les œufs par exemple. Mais il est considéré comme naturel pour une femme d’aider son mari, aussi leur travail n’est-t-il pas rémunéré. Il en est de même pour les épouses de petits commerçants ou de petits artisans. Les boutiques étant généralement situées sous l’habitation, celles-ci s’occupent de la maison et de la boutique en même temps. Pourtant, elles n’ont pas le statut d’employées.
Le conflit qui commence en 1914, que l’on appelle dès 1915, la « grande guerre » est un immense affrontement qui mobilise pendant quatre ans, les hommes et les ressources de la France. Les femmes, par leur courage et leur sens du devoir, participent à l’effort de la guerre, sur le front comme à l’arrière.
Dès 1914 une véritable culture de guerre apparaît qui s’explique par la volonté au sein de toute une population de défendre la patrie. Les femmes doivent également affronter la séparation, souvent le poids du deuil et quelque fois les violences liées à la guerre et à l’occupation. Certes, un moratoire est appliqué sur les loyers jusqu’à la fin de la guerre, et le gouvernement verse aux femmes dont l’époux est au front une allocation de 1,25 francs plus 0,50 par enfants, mais cette somme est bien insuffisante pour vivre. Cela conduit de nombreuses femmes à trouver un travail afin de subvenir aux besoins de leur famille.
| Appel du président du conseil Viviani, 6 août 14 :
« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie. |
De plus, vingt millions d’hommes en âge de travailler étant mobilisés en 1914, l’État fait appel à la main d’œuvre féminine pour faire face aux besoins de l’économie de guerre. Dès le 6 août 1914 le président du conseil Viviani lance un appel : il faut que les femmes, les vieillards et les enfants achèvent la moisson, sèment le blé et fassent les vendanges.
Mais le grand changement de ces années de guerre est l’accès massif des femmes de toutes conditions au travail rémunéré, et surtout la diversification des secteurs d‘emploi. Par la force des choses elles doivent remplacer les hommes. Les commerçantes, déjà habituées à seconder leurs maris, prennent peu à peu en main la gestion de la boutique. Les entreprises privées et publiques, les banques, les bureaux sont contraints d’embaucher des femmes aux postes qui étaient auparavant réservés aux hommes. Elles conduisent les tramways, deviennent de vraies représentantes de commerce, agents de maîtrise. En ce qui concerne le monde paysan le changement est profond : la paysanne laboure, fait les foins, sème; elle n’est plus cantonnée au potager et à la volaille.
C'est surtout dans l’industrie, et plus particulièrement dans l’industrie de l’armement que les femmes occupent une place importante. L’effort de guerre demande une production rapide et ininterrompue, en particulier pour les munitions : « les munitionnettes » qui fabriquent obus et cartouches deviennent majoritaires dans les usines ; de plus elles représentent une main d’œuvre docile, sous-payée et sans tradition de lutte. Le travail est très difficile dans ces usines, les conditions d’hygiène abominables et la protection contre les accidents insuffisante. En plus d’être fatiguées par des horaires mal adaptés, ces ouvrières gagnent à peine de quoi faire vivre leur famille. Dans le textile, le cuir et les usines de guerre, elles osent déclancher des grèves entre 1916 et 1917 pour obtenir des augmentations de salaire et des améliorations de leur condition de travail. Mais malgré tous ces efforts, il faudra attendre bien après la guerre pour que les syndicats reconnaissent leurs droits.
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| Effectif total des salariées | Nombre de femmes salariées | % de femmes au sein du personnel |
| Janvier 1914 | 4970 | 190 | 3,8 |
| Décembre 1916 | 20157 | 3654 | 18,1 |
| Printemps 1918 | 21400 | 6770 | 31,6 |
Quelques chiffres en ce qui concerne l’emploi des femmes dans les usines : exemple de l’usine Renault
Les femmes ont le devoir moral de repeupler la France pour remplacer les morts, mais l’absence d’hommes constitue un premier obstacle, les enfants sont conçus pendant les rares permissions. Un deuxième obstacle, plus problématique, est l’extrême pénibilité du travail féminin. Des cris d’alarme sont lancés par des médecins accoucheurs qui vont signalés des forts taux de naissances prématurées et de mortalité infantile, dus au manque de soins apportés aux nourrissons. Un comité du travail féminin incite les patrons à donner des postes moins pénibles aux femmes enceintes, et un congé de maternité. Une loi d’août 1917 va obliger les entreprises qui embauchent plus de 100 femmes de créer des chambres d’allaitement ainsi que des crèches et des garderies. Mais cela est sans succès, et beaucoup d’entreprises ne respectent pas ces règles.
le travail après la guerre
Interview de Mme Dion : le cadre démographique
| Masculin/Féminin | 1921 | 1926 | 1931 | 1936 | ||||
| Chefs d’établissement | 11,1 | 10,8 | 11,1 | 10,5 | 11,1 | 11,4 | 11,2 | 11,9 |
| Petits patrons et travailleurs isolés | 11,5 | 26,7 | 11,2 | 20,8 | 10,7 | 18,8 | 12,5 | 19,0 |
| Employés
| 22,8 | 18,4 | 20,8 | 20,4 | 21,1 | 22,7 | 22,4 | 23,5 |
| Ouvriers | 49,5 | 25,5 | 53,9 | 31,8 | 52,7 | 29,9 | 46,1 | 26,0 |
| Domestiques | 1,3 | 14,4 | 1,2 | 14,9 | 1,2 | 14,2 | 1,1 | 14,3 |
| Sans emploi | 3,8 | 4,5 | 3,1 | 1,6 | 3,1 | 3,0 | 6,7 | 5,3 |
| Total | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 | 100 |
État professionnels féminins et masculins dans l'entre-deux-guerres
L’éducation
De 1900 à 1945 se maintient un système composé de deux structures indépendantes l’une de l’autre. D’une manière quelque peu réductrice on pourrait employer la formule deux classes, deux écoles. On trouve d’un côté l’enseignement primaire, qui engendre un Certificat d’Études et de l’autre l’enseignement secondaire, très sélectif dans son recrutement et sa pratique, et qui débouche sur l’Université. L’école structure la société, en lui imposant un modèle de famille qui détermine les rôles hommes/femmes. L’accession des filles à une instruction identique à celle des garçons s’inscrit dans l’élaboration d’un système éducatif national qui s’appuie sur les grands principes républicains. Elle se construit lentement et par étapes.
Tout d’abord, avant 1900, il n’y a pas de place pour l’éducation des filles sous Napoléon. A la fin du 19ème siècle, « la femme est née pour être épouse, elle est née pour être mère » d’après Camille Sée. Jules Ferry veut enlever la femme à l’Église et cela passe par la démocratie. La création de l’école républicaine développe l’enseignement primaire et donne à l’ensemble un esprit nouveau. Celui-ci s’appuie sur les deux idées principales suivantes : l’égalité entre les enfants fondée sur la gratuité et l’affirmation d’un droit des enfants à l’instruction. Le droit des femmes à l’instruction est alors affirmé. Cependant il passe d’abord par la laïcité de l’enseignement. Cet idéal fut le point de départ de l’émancipation féminine. La laïcité scolaire constitue la meilleure prévention contre toute mise en tutelle au nom de particularismes religieux même si les familles préfèrent encore un enseignement religieux pour les filles. Cet encadrement laïc est officialisé par Paul Bert en 1879 avec la création d’une École Normale de filles dans chaque département. De cette manière, les filles de la petite bourgeoisie peuvent accéder pour la première fois à l’éducation, hors de leur milieu familial. Puis on trouve des lycées de filles vers 1881-1882. Il y a une mise en place de quelques agrégations féminines, en lettres et en sciences, mais jusqu’à la première guerre mondiale la plupart des étudiantes se contentent du brevet supérieur. Le baccalauréat féminin est seulement crée en 1919. En dépit de cette ouverture à la scolarisation féminine, l’égalité des chances est en « panne » et il faudra attendre le décret Bérard de 1924 pour que les baccalauréats féminins et masculins deviennent identiques. La dynamique de l’éducation égalitaire est lancée. A la veille de la 2ème guerre mondiale, les effectifs féminins dans l’enseignement primaire supérieur dépassent ceux des garçons. L’enseignement secondaire féminin reste souvent étranger à toute visée professionnelle. Elles ne font pas souvent d’études supérieures et attendent le mariage et la maternité. Lorsqu'elles travaillent, souvent les jeunes
| Article du journal « Le Gaulois » : Contre l’éducation des jeunes filles. « La jeune fille française, élevée dans la protection vigilante de la famille, avait été avec soin préservée de l’éducation garçonnière et des brutalités de la science. Elle grandissait parmi les sourires et les joies, comme une fleur dans le soleil ; elle grandissait dans une poétique ignorance des mystères des choses [...]. Et cette paix candide de jeune fille, cette délicieuse floraison de pudiques désirs, ces élans d’idéale bonté qui plus tard font l’amour de l’épouse, le dévouement de la femme et le sacrifice de la mère, tout ce charme exquis, toute cette poésie [...], tout cela va disparaître ! On va supprimer la jeune fille [...]. On leur apprendra tout, même la rébellion contre la famille, même l’impureté. Elles n’auront même pas été vierges avant de devenir femmes... »
Journal Le Gaulois, 25 novembre 1880 |
filles ne se marient pas. Faute de pouvoir les doter, Georges de Beauvoir oriente ces deux filles vers des études supérieures, pour qu'elles puissent vivre de leur travail. Mais il ressent cet état de fait comme une honte. "Il m'avait voué à l'étude, et me reprochait d'avoir tout le temps le nez dans mes livres." écrit Simonde de Beauvoir dans ses Mémoires.1 Le fait de permettre aux filles d’aller à l’école représente une évolution certaine mais on remarque qu’elles sont orientées vers des filières précises.
Ainsi se développent des filières dites « aptes au besoin » des futures femmes : les écoles ménagères. Celles-ci ont pour but d’apprendre aux filles à être de bonnes mères de famille. On y apprend à gérer les taches ménagères d’une maison avec des matières telles que "blanchissage", "repassage", "couture" ou encore "économie domestique et hygiène". Les arts de plaire ne sont pas négligés et une jeune fille bien élevée se doit de savoir dessiner, jouer de la musique et servir le thé.
A l'approche de la fin du conflit, des craintes vis-à-vis des femmes se dégagent. Pour beaucoup d’hommes de l’époque le rôle des femmes est juste de repeupler la France tandis que les hommes de retour du front doivent retrouver leur place de chef de famille. Dès le retour des guerriers on oblige fermement les femmes à regagner leur foyer et d’assumer leurs rôles de mère ainsi que d’épouse. En France, c’est un avis du ministère Louis Loucheur qui donne l’ordre aux femmes de retourner à leurs anciennes occupations de manière à permettre aux hommes de récupérer leur place. Les femmes qui acceptent de quitter leur travail dans les trois semaines après la démobilisation reçoivent un mois de salaire à titre de compensation. Les licenciements se succèdent ; au recensement de 1921 les femmes ne sont plus aussi nombreuses à travailler qu’en 1914. De cette façon les femmes se retrouvent au foyer, dépourvues de toute autonomie économique. Cependant les femmes ont acquis une autonomie et se sont prouvées qu’elles pouvaient avoir des responsabilités. De plus étant donné qu’il y a un déséquilibre de 1103 femmes pour 1000 hommes, cela conduit certaines femmes à être célibataire et donc à s’assumer à part entière.
1 Mémoires d'une jeune fille rangée. S. de Beauvoir