III/ politique nataliste du régime de vichy et acquis de la résistance : 1940-1945
Une politique nataliste
La «Révolution nationale » et le régime de Vichy affirment très haut que les femmes ne se justifient que par la famille. Elles doivent se retirer du marché du travail, suivant l’Acte du 10 octobre 1940 sur le travail féminin, oublier leur individualisme, leur frivolité et leur esprit de jouissance pour revenir à l'esprit de sacrifice nécessaire à l'intérieur de la cellule familiale. La loi du 11 octobre 1940, qui limite la proportion des femmes dans l'administration (pour des raisons de "chômage endémique)", des enseignantes sont mises en congé sans solde. Dans ce régime qui place les Françaises et les Français sous le signe de la culpabilité, les femmes se retrouvent lourdement chargées... La maternité, rempart contre l'immigration, est désormais leur seule tâche «naturelle ». Et la scolarité des filles doit être repensée en conséquence du discours pétainiste : trop fragile, trop naïve, trop maternelle : la femme est trop féminine pour subir l'école. Trop arriviste, agressive ou calculatrice : elle ne l'est pas assez pour la mériter. Ces arguments antinomiques devraient s'annuler, ils s'accumulent au contraire. La loi du 18 mars 1942 rend l'enseignement ménager familial obligatoire pour celles-ci. Pourtant, le discours familial vichyste ne fut pas toujours conciliable avec les contraintes imposées par la guerre, l'occupation et le manque de main d'oeuvre. Aussi, l'Acte d'octobre 1940 fut-il annulé en 1942. La Fête des mères, créée en 1926, est relancée à grand renfort de propagande. En revanche, le divorce est rendu plus difficile.
Cependant, le 29 juillet 1939, un mois avant l'invasion de la Pologne qui conduit à la mobilisation générale, le Code de la famille aggrave les peines sanctionnant l'avortement. Aux privations économiques et surtout alimentaires imposées par la guerre s’additionnent, dès juin 1940, les séparations d’un grand nombre de couples mariés. En effet, près de 1,5 millions de prisonniers de guerre français sont internés en Allemagne. Pour ces raisons, les grossesses – adultérines ou non - sont de moins en moins désirées et les avortements clandestins plus nombreux. À partir de septembre 1941 le régime de Vichy affiche des valeurs encore plus concervatrices et associe l’avortement à une attaque contre l'unité du pays, l'État et le peuple français et la loi du 15 février 1942 fait de l'avortement un crime contre la sûreté de l'État, passible de la peine de mort.
C’est pourquoi, la même année, un tribunal d'exception va juger la « faiseuse d’anges » Marie-Louise Giraud. Lors du procès, l'avocat général, reprenant les thèmes diffusés par la nouvelle propagande, demande un châtiment exemplaire : la peine de mort. Après délibération la cour suivra le réquisitoire. Marie-Louise Giraud sera condamnée à avoir la tête tranchée.
Cette loi sera abrogée à la Libération.
Absence des maris et évolution des moeurs
Au milieu du malheur de toutes, plus lourd, plus sinistre, plus accablant apparaît celui des femmes de prisonniers. Combien étaient-elles ? Le 26 novembre 1942, Hitler, écrivant au maréchal Pétain, parlait de 1 960 000 prisonniers. Assurément en tenant compte des nombreuses libérations intervenues -près de 500 000- il a existé pour le moins 1 000 000 de femmes de prisonniers. L‘attente fut longue et pour beaucoup insupportable moralement et matériellement : certes elles avaient droit, en 1942, à une allocation quotidienne de 10,50F à 20F et autant pour chaque enfant à charge. Mais cette somme était bien insuffisante pour vivre.
La plupart ont dû travailler, même celles qui ignoraient tout d’un métier. Il a fallu également songer aux colis, sans quoi le prisonnier ne pouvait guère subsister. Mais le plus grand drame fut peut-être celui de la solitude. Pour certaines, l’amour compensa la séparation. Mais quatre ans, c’est si long… Quatre années, cela suffit pour oublier un mort. Parfois, pour sa femme, le mari emprisonné ressembla à un mort.
Elles furent montrées du doigt, censurées, vilipendées, ces femmes de prisonniers que l’ont retrouve au bras d’un autre. Il en est qui se défendent, parmi ces accusées, et dans un texte publié, s’expliquent : « il est facile de jeter la pierre à celles qui, paraissant oublier l’absent, cherchent dans un autre le secours ou la tendresse qui leur manque. Il faudrait avoir compris jusqu’où leur détresse les accablait. L’égoïsme de ceux qui vivaient à coté d’elles les a peu à peu conduites à ces chutes ».
Le gouvernement menaça de frapper de lourdes peines « tout individu qui, profitant de la moindre résistance morale d’une épouse restée seule, vivrait avec celles-ci dans un état de concubinage prolongé et notoire ». Il n’existe naturellement pas de statistiques de l’adultère, mais on peut noter seulement que le nombre des naissances illégitimes, pour 86 départements, passe de 38 000 en 1938 à 57 000 en 1944. Le chiffre est d’autant plus remarquable que, pour la même période la natalité, du fait de l’absence des prisonniers, est fortement en baisse. On peut également tirer un enseignement du nombre des divorces 27 000 en 1938, 42 000 en 1945, plus de 70 000 en 1946. Avant la guerre, la plupart des divorces étaient prononcés aux torts de l’époux. En 1946, sur 1 000 divorces, 298 sont prononcés aux torts des femmes, 538 aux torts de l’homme, 174 aux torts réciproques.
Les femmes dans la Résistance
Moins nombreuses que les hommes, les femmes représentent 15 à 20 % des résistants et environ 15 % des déportés politiques. Elles sont généralement cantonnées à des rôles subalternes. Lucie Aubrac, résistante emblématique, n'a en fait jamais eu de rôle défini dans la hiérarchie du mouvement Libération-Sud. Hélène Viannay, encore plus diplômée que son mari Philippe Viannay, le fondateur de Défense de la France, n'écrit jamais un seul article pour le journal clandestin du même nom, pas plus que les autres compagnes des chefs de DF, alors qu'elles assistent à toutes les réunions de rédaction. En revanche, Suzanne Buisson, cofondatrice du Comité d'Action Socialiste (CAS) en est la trésorière jusqu’à son arrestation. Une seule femme, Marie-Madeleine Fourcade, est chef de réseau (en faisant croire aux Britanniques que le vrai chef d'Alliance est un homme!). Aucune n'est chef d'un mouvement, d'un maquis ou d'un Comité de Libération, ni commissaire de la République ou ministre à la Libération.
Seule une minorité très restreinte prend part à la lutte armée. Alors que les femmes sont des figures typiques, redoutées et assez nombreuses dans les mouvements de partisans en Italie, en Grèce, en Yougoslavie et en URSS occupées, elles sont la portion congrue dans les maquis de France - peut-être - parce qu'elles ne sont pas soumises au STO et n'ont pas besoin de le fuir.
Les femmes organisent des manifestations de ménagères dès 1940, sont actives dans les comités populaires du PCF clandestin, omniprésentes dans les encouragements et l'aide matérielle aux grévistes (ainsi dans le Nord-Pas-de-Calais en mai 1941) ainsi qu'aux réfractaires des maquis. Elles sont indispensables comme dactylos, et surtout comme agents de liaison - en partie parce que les Allemands se méfiaient moins des femmes, et que les innombrables contrôles d'identité dirigés contre les réfractaires au STO ne les concernent pas. Olivier Wieviorka souligne que la stratégie des mouvements était souvent, en fait, de mettre en avant les femmes parce qu'elles sont moins exposées à la répression : Vichy et les Allemands ne peuvent quand même pas tirer sur des ménagères réclamant à manger pour leurs enfants.
Il faut aussi mentionner que d'innombrables combattants de l'ombre vivent toute la guerre en couple, et que leur résistance serait impossible et invivable sans la présence de leur compagne à leur côté : Cécile et Henri Rol-Tanguy, Raymond et Lucie Aubrac, Paulette et Maurice Kriegel-Valrimont, Hélène et Philippe Viannay, Marie-Hélène et Pierre Lefaucheux, Clara et Daniel Mayer, etc. forment des couples indissociables.
Nombreuses sont les résistantes qui se marient et qui ont des enfants en pleine clandestinité, sans interrompre pour autant leur combat. Certaines sauvent la vie à leur mari comme Lucie Aubrac ou Marie-Hélène Lefaucheux. D'autres partagent leur sort jusqu’à la torture, à la déportation et à la mort. Le célèbre convoi du 24 janvier 1943 emporte à Auschwitz des résistantes françaises (non-juives et en majorité communistes) parmi lesquelles de nombreuses veuves de fusillés, ainsi Maï Politzer, épouse de Georges Politzer, ou encore Hélène Solomon, fille du grand savant Paul Langevin et femme de l'écrivain Jacques Solomon.
Si le CNR néglige de mentionner le vote des femmes dans son programme de renouveau en mars 1944, le général de Gaulle signe toutefois à Alger, le 21 avril 1944, l'ordonnance déclarant les femmes électeurs et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes : le rôle émancipateur des résistantes est ainsi reconnu.
Les années de l’entre-deux-guerres avaient été marquées par une certaine expansion du féminisme ainsi que par des avancées légales et sociales. Mais dès son arrivée au pouvoir en 1939, le maréchal Pétain met en place une politique nataliste forte, visant à repeupler le pays et à retrouver une société traditionnelle, dont la femme au foyer serait la base. Pourtant, l’absence de près de 1 million d’hommes semble produire le même effet que pendant la Première Guerre mondiale, bien qu’à moindre échelle : les femmes doivent travailler, et acquièrent ainsi une certaine autonomie. La solitude des femmes de prisonniers ou des veuves les poussent aussi d’une certaine façon à s’émanciper sexuellement, préparant les luttes futures. De plus, bien que longtemps absentes de l’historiographie de la Résistance, leur rôle fut tout aussi important que celui des hommes.